Dans la salle emplie de fumée de cigarettes, des groupes d’hommes et de femmes se forment ça et là. Tour à tour, ils restent un moment silencieux, puis explosent en gloussements bruyants, en claquements de langue et en mots sonnant comme des insultes. "Shuffle [on bat les cartes]". Devant moi, Mlle Kim (21 ans) a commencé à distribuer les cartes d’un mouvement rapide. Elles sont étalées sur une sorte de comptoir. Les six joueurs ont posé leurs jetons en plastique. Après avoir joué pendant plusieurs heures au black jack, j’ai la tête complètement vidée. Sans m’en rendre compte, je mise de plus en plus d’argent. Nous sommes à Rajin, en Corée du Nord, non loin des frontières russe et chinoise. La jeune croupière vient du district autonome coréen de Yanbian, au nord-est de la Chine. Elle y retournera au début de l’été, après avoir gagné plusieurs fois le salaire qu’elle aurait eu dans son village natal. Les autres employées chargées du baccara et de la roulette sont toutes âgées d’une vingtaine d’années et originaires de la même région. Quant aux clients, ils sont pour la plupart des parvenus chinois - de Pékin, Shenyang ou Harbin -, venus seuls ou en voyage organisé. Certains d’entre eux, accompagnés de femmes outrageusement maquillées, parfois tatoués sur les bras, ont des allures de malfrats.

Vêtues d’un gilet scintillant de couleur crème, d’un noeud papillon et d’une minijupe, les croupières chinoises représentent la "lumière" de cet univers, tandis que les employés nord-coréens en constituent l’"ombre". Habillée d’une veste blanche banale et d’un pantalon gris, une femme d’un certain âge vide les cendriers, pendant que les hommes en uniforme chargés de la surveillance inspectent la salle, un talkie-walkie accroché à la ceinture. Il est facile de distinguer les Chinois des Nord-Coréens : sur la poitrine de ces derniers brille le fameux badge de Kim Il-sung.

A la caisse de ce casino, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les billets de 100 yuans à l’effigie de Mao Zedong s’entassent. Rappelons que le gouvernement chinois n’autorise pas l’ouverture de casinos sur son territoire. Les "parvenus" du sud de la Chine, enrichis grâce à la politique de réformes, vont donc à Hongkong pour jouer. Pour les riches du Nord, il y a ce casino et son Emperor Hotel, qui ont ouvert en novembre 2000. C’est l’Emperor Group, un conglomérat de Hongkong, qui a investi 180 millions de dollars pour la construction de ces établissements. "Nous ne comptons pas sur les revenus réalisés par l’hôtel, mais sur les recettes du casino. Vous avez dû être surpris de voir un établissement aussi luxueux en Corée du Nord", déclare le directeur, Liao Huimin (40 ans), lui-même originaire de Hongkong.

Quand je me suis réveillé après avoir brièvement récupéré, j’ai vu à la télévision Ichiro, le joueur japonais de base-ball qui évolue aux Etats-Unis. Dans l’hôtel, on peut capter les chaînes par satellite de la NHK [japonaise], de CNN et de diverses chaînes chinoises, mais pas les programmes nord-coréens. En sous-sol, il y a une piscine et une salle de gymnastique (toujours vides, car les clients viennent pour le jeu). L’hôtel met à la disposition des amateurs de karaoké des cabines individuelles où des hôtesses chinoises les accompagnent. Il présente aussi des spectacles de danseuses russes. Les douches sont chaudes, et il n’y a pas de coupures d’électricité. Dans ce territoire nord-coréen, où le libéralisme est synonyme de troubles sociaux, ce complexe est une véritable "concession d’empereur". Et, aux yeux des étrangers comme moi, le badge de Kim Il-sung brillant sur la poitrine des employés au visage sévère apparaît comme une manière de résister à cet "antre du libéralisme".

La délégation japonaise dont je fais partie, destinée à encourager le tourisme et les investissements à Rajin, est venue ici en transitant par la Chine. Après avoir traversé le pont qui enjambe le fleuve Tumen marquant la frontière avec la Chine, nous avons mis une heure et demie pour atteindre Rajin en bus. Comptant 140 000 habitants, cette ville a été désignée, en 1991, par le gouvernement comme zone de libre-échange, une mesure visant à attirer les entreprises étrangères, à obtenir des devises et à dynamiser l’économie. Cette mesure a fait croire qu’enfin la Corée du Nord se lançait dans les réformes. En 1996, un gigantesque forum d’investisseurs s’y est d’ailleurs tenu avec la participation de 26 pays et régions.

Pourtant, dix ans après sa création, cette zone économique compte peu d’investissements étrangers : hormis le complexe Emperor, on a construit un petit hôtel grâce à des ressortissants coréens vivant au Japon et un centre de télécommunications financé par une entreprise thaïlandaise qui sera inauguré à la mi-août. Mais ce centre pourra-t-il rentrer dans ses frais, alors que si peu de sociétés sont présentes ? La responsable de la station balnéaire de Rajin, qui s’apprête à accueillir les estivants, confie : "Nous avions des tas de projets, construire des hôtels, créer des restaurants. Pas un seul investisseur n’est venu." Un héliport destiné à relier Rajin à Yanji, en Chine, et à Vladivostok, en Russie, a été construit, pourtant il n’est toujours pas opérationnel. "A cause du blocus économique imposé par l’impérialisme et des catastrophes naturelles ininterrompues, le développement [de la zone] n’a pas progressé selon nos plans. Pas une seule entreprise nippone n’a investi dans la région, hormis les ressortissants coréens de l’archipel. Nous comptons sur les Japonais pour l’aménagement d’infrastructures telles que les routes et le port", plaide le directeur du Bureau économique de la ville.

La nuit venue, les alentours de l’Emperor Hotel sont plongés dans une obscurité complète. Même pas un feu de signalisation. Certains terrains de la ville ont été transformés en cultures, probablement sous l’impulsion du gouvernement, qui a lancé une campagne d’encouragement de la production massive de vivres. Dans les montagnes, qui occupent 70 % du territoire national, des gens équipés de sacs à dos marchent à la recherche de nourriture. Au centre-ville de Rajin, le slogan "Vive le général Kim Jong-il, soleil du XXIe siècle !" s’étale sur un immense panneau. Lorsque notre groupe descend du bus, tout près de cette affiche, plusieurs garçons d’une dizaine d’années à peine s’approchent de nous, en agitant l’index dans notre direction. Ils nous ont pris pour des touristes chinois et demandent des yuans. La monnaie chinoise serait-elle en circulation, en plus du won coréen ? Chassés par un adulte, ces enfants reviennent tout de suite. Deux garçons, qui ont réussi à obtenir des cigarettes, les consomment accroupis au bord du trottoir. La plupart des passants poursuivent leur chemin sans même leur prêter attention.

A quelques centaines de mètres, dans une école primaire, nous assistons à un récital de chansons, avec instruments traditionnels et violons, un geste traditionnel de bienvenue pour les invités. Le talent de ces enfants, tout à fait exceptionnel pour leur âge, me fait penser à la gymnaste roumaine Nadia Comaneci. D’un côté, des enfants mendiants, de l’autre, des écoliers à qui on a inculqué une technique artistique : deux mondes qui reflètent la réalité de la Corée du Nord.

Dans une région où, l’hiver, le thermomètre ne dépasse guère - 10 °C, la pénurie d’énergie se fait cruellement sentir. On dit que, parfois, des nourrissons n’y survivent pas. "Le chemin est ardu, mais avançons avec le sourire !" lit-on çà et là sur des pancartes dans la ville. A mon arrivée, une employée nord-coréenne de l’Emperor Hotel m’explique la fierté de son peuple : "Certes, la Corée socialiste est différente des pays capitalistes, mais nous n’envions pas le libéralisme. Notre République possède aussi des hôtels. Les capitalistes ont beaucoup à apprendre de la Corée socialiste. Nous vénérons notre illustre général et menons une vie respectable. Vous savez ce qu’est la fierté ? La nôtre, c’est de servir les clients avec zèle pour le pays." Et en ce qui concerne le pourboire, le directeur de l’hôtel a précisé : "Les clients ne sont pas obligés d’en laisser un. Ils en donnent un s’ils sont satisfaits." Mais, quand j’ai tendu de l’argent à une femme de chambre nord-coréenne, elle a refusé. "Pourquoi devrais-je accepter alors que c’est mon travail ?" Quand je lui ai répondu que certaines personnes en acceptaient, elle m’a demandé qui !

Parmi les 500 employés de l’hôtel, un peu plus de 200 sont nord-coréens. Leur salaire varie entre 200 et 300 yuans par mois [entre 190 et 280 FF], trois à quatre fois moins que celui des Chinois. Il n’est pas directement versé à l’intéressé, mais remis à l’organisme de la ville dont la personne dépend. L’an dernier, avant l’ouverture de l’établissement, les employés locaux ont suivi des cours de conversation anglaise et chinoise durant deux mois, ainsi qu’une formation à l’accueil de la clientèle. Après cet apprentissage accéléré, ils sont censés apprendre sur le tas en travaillant. Mais, si vous commandez un whisky au bar, par exemple, vous êtes obligés de leur montrer sur la carte la marque que vous désirez... Il suffit souvent de leur dire "annyong hashimnika [bonjour]" pour que leur visage se déride.

Quoi qu’il en soit, ces gens qui ont du mal à s’adapter à cet "antre du libéralisme" ont été sélectionnés pour leur rigueur idéologique à toute épreuve. La direction chinoise a accepté, après des discussions avec les Nord-Coréens, d’aménager une salle d’étude ornée des portraits de Kim Il-sung et Kim Jong-il où les clients ne sont pas admis. Les salariés y reçoivent régulièrement les instructions d’un représentant des autorités locales.

L’Emperor Hotel a beau être une "concession capitaliste", dès qu’on en franchit la porte, les choses sont différentes. Sur la plage située derrière l’hôtel, j’ai rencontré trois sexagénaires qui ramassaient des concombres de mer. "Nous les vendons aux touristes. Vous venez du Japon, vous ? Vous en voulez ?" m’ont-ils proposé avec un large sourire. Quand je leur ai demandé comment ils savaient que nous étions japonais, ils m’ont répondu qu’on les avait prévenus. J’ai senti alors derrière moi la présence d’un homme qui n’avait cessé de nous observer de loin. Je me suis donc éloigné d’eux. C’est quasiment la seule fois où j’ai marché seul en dehors de l’hôtel. Les Japonais ne sont-ils pas des "microbes du libéralisme" ?

Une Chinoise d’origine coréenne en voyage à Rajin m’a raconté : "Rajin ressemble à la Chine d’avant les réformes. Je vois bien que la vie des habitants est pénible. C’est difficile à comprendre pour vous, les Japonais, qui êtes riches." La principale raison pour laquelle peu d’investisseurs se sont intéressés à cette ville est que la Corée du Nord représente avant tout pour les étrangers un "grand pays à risque". La Chine a franchi cette étape il y a déjà bien longtemps. Mais elle entretient des liens spéciaux avec Pyongyang (elle s’est battue contre les Alliés durant la guerre de Corée) et vend aujourd’hui ouvertement les badges de Kim Il-sung et de Kim Jong-il dans ses aéroports : un réalisme commercial qui vise les touristes sud-coréens...

Ces derniers temps, les médias du Nord ne s’intéressent plus guère à Rajin. A sa place, Sinuiju, ville située au nord-ouest, près de la frontière chinoise, retient l’attention comme nouvelle zone de libre-échange possible. Toutefois, tant que le pays tout entier est considéré comme zone à risque, il sera toujours difficile d’attirer les capitaux occidentaux. Et les gens ordinaires continueront à souffrir pour survivre. Le jour où nous avons quitté Rajin, la grande bâche blanche qui était accrochée à côté du bureau d’immigration une semaine auparavant avait été enlevée. On y voyait Kim Jong-il en uniforme militaire debout devant le drapeau national entouré de militaires prêts à l’assaut. Du même endroit, nous apercevions, de l’autre côté de la frontière, un vieil entrepôt délabré à quelque distance du bâtiment de l’immigration chinoise. Sur son mur, on pouvait lire l’inscription "Vive Mao Zedong" à moitié effacée, et probablement oubliée depuis longtemps.