Il existe en France une institution qui détient apparemment beaucoup plus de pouvoir que le président de la République. Beaucoup plus que Nicolas Sarkozy. Beaucoup plus de pouvoir que Michèle Alliot-Marie sur le devenir du Clemenceau. Infiniment plus que le recteur Boubakeur sur les caricatures de Mahomet. Une institution qui détient le pouvoir de faire taire les critiques sacrilèges. C’est la Française des Jeux, la société publique qui exploite, outre l’Euromillion, des vitrines entières de jeux de grattage multicolores sur les comptoirs des buralistes français.
Cette société, en France, en 2006, vient de faire interdire sur pratiquement toutes les chaînes de télévision une enquête qui lui déplaisait. On ne se souvient pratiquement d’aucun équivalent. Mais elle a réussi, pour l’instant, à étouffer à la télévision la découverte d’un joueur, Robert Riblet. Ce joueur a découvert (Libération du 13 février) que les clients de la Française des Jeux étaient inégaux devant la chance. Comment ? Pour que les chances de gain soient équitablement réparties dans les bureaux de tabac français, la Française des Jeux a introduit, dans chaque série de tickets des jeux de grattage, un ticket gagnant, et un seul. Effets pervers : quand le lot important a été gagné, le buraliste avertit ses clients « réguliers » d’acheter plutôt des tickets dans une nouvelle série, et écoule les derniers tickets perdants à des clients moins bien vus du patron, ou moins vigilants. Et quand seuls restent quelques tickets d’une série dans laquelle le lot important n’a pas été gagné, le buraliste peut acheter pour son propre compte la poignée de tickets restants, dans laquelle il sait que se trouve un ticket gagnant.
Que se passerait-il dans un pays où fonctionnerait un vrai quatrième pouvoir ?
Les médias révéleraient l’affaire. Quelques joueurs porteraient éventuellement plainte. La Française des Jeux admettrait qu’elle a commis une erreur, et modifierait précipitamment son système de répartition des tickets. Pas en France. L’émission Capital, sur M6, la semaine dernière, a été amputée de huit minutes par le directeur de l’information, à la grande colère impuissante de la rédaction, d’une séquence dans laquelle plusieurs buralistes, filmés en caméra cachée, admettaient être au courant de la combine. De la même manière, une émission de plateau Nous ne sommes pas des anges sur Canal +, pourtant déjà tournée, a été déprogrammée par la direction de la chaîne. Pour le reste, à la télévision, sur ce sujet pourtant hautement « concernant », rien. France 2, selon le quotidien gratuit 20 Minutes, a tourné un reportage mais ne l’a toujours pas programmé, la Française des Jeux refusant de s’y exprimer. Reste TF1, qui a accordé quelques secondes de temps de parole, dans un journal de 13 heures, au joueur trublion. Et encore, noyées dans une enquête générale sur les jeux, commençant par le PMU, passant par les casinos, et se terminant en catimini par une interview de quelques secondes de M. Riblet. L’affaire pose pourtant des questions. Combien de buralistes sont-ils au courant ? Les dirigeants de la Française des Jeux sont-ils au courant ? Ont-ils été mis en garde dans les années précédentes ? Peuvent-ils faire ce qu’ils veulent, ou leur activité est-elle réglementée ? Qu’en disent-ils aujourd’hui ? Ces questions ne seront pas posées.
De ces censures et autocensures, on voit bien les raisons. La Française des Jeux est un annonceur important des chaînes de télévision. Selon TNS Média, elle a consacré, tous médias confondus, près de 56 millions d’euros à la publicité l’an dernier. Le joueur rebelle est désormais en procès avec elle, ce qui donne aux médias frileux un excellent prétexte. Par ailleurs, la santé publique n’est pas menacée, et on peut toujours légitimement considérer qu’il est d’autres sujets plus dignes d’empathie ou de compassion que les joueurs de jeux de hasard. Aucune de ces trois raisons ne justifie pourtant qu’un dysfonctionnement important, qui lèse de nombreux clients, soit passé sous silence par les chaînes de télévision. Mais le plus intéressant est peut-être la relative indifférence qui a entouré ces deux censures caractérisées, par deux importantes chaînes privées françaises.
La Française des Jeux se tait. M6 se tait. On attend encore la réaction du CSA. Croit-on que les dirigeants de ces institutions ont été assaillis de questions sur les motifs de cette censure ? Non. Habituellement, dès que paraît l’ombre des ciseaux, les médias s’enflamment. L’effervescence autour des caricatures de Mahomet a mobilisé jusqu’au président de la République. Pourtant, tous les journaux ou les chaînes de télévision, en France, qui ont souhaité montrer ou publier ces caricatures l’ont fait, et heureusement. Dès que l’épiscopat lève le doigt contre le détournement publicitaire d’une scène biblique, ou une association féministe contre une campagne d’affiches plus dégradante que d’habitude pour les femmes, les talk shows à la mode retentissement d’imprécations contre la censure. Là, rien. Aucun défenseur flamboyant de la liberté d’expression. Entre l’affaire des caricatures et celle du Vegas, où la liberté d’expression en France est-elle le plus menacée ? Qui lui porte davantage atteinte ? Les musulmans de France, l’épiscopat, les féministes, ou les gros annonceurs ? Au milieu des mille formes de censure modernes (par la dérision, par le vacarme, par le trop-plein, etc.) la bonne vieille censure à l’ancienne est encore là.
(source : liberation.fr/Daniel SCHNEIDERMANN)
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