L’antenne des Joueurs anonymes de l’ouest de Londres se trouve dans un centre communautaire discret du quartier résidentiel de Hammersmith. Ici, chaque mercredi entre 20 heures et 22 heures, on entend des histoires parmi les plus déchirantes, même si certaines font parfois chaud au cœur. Un homme de grande taille et de belle carrure, la trentaine, approche de la table des orateurs et s’assied en soupirant : “Bonjour, je m’appelle Andy et je suis un joueur compulsif.” En l’espace de deux semaines, il a perdu deux ans d’économies en jouant sur Internet. En une journée, il a laissé filer 1 000 livres [1 460 euros] sur un site de poker. Il avait bien tenté d’arrêter en bloquant son ordinateur à la maison, mais il n’a pu faire de même avec sa machine au bureau. C’était plus fort que lui.

Une réglementation plus tolérante depuis 1994

L’une des rares études portant sur l’incidence du jeu en Grande-Bretagne a été commanditée par la ligne d’écoute GamCare et remonte à 1999. Elle indique qu’entre 0,6 % et 0,8 % de la population britannique manifesterait une dépendance au jeu, ce qui représente 275 000 à 370 000 personnes. En soi, le chiffre n’est pas énorme. L’Australie détient le record de la dépendance au jeu, estimée à 2,3 % de la population. La décision du gouvernement de déréglementer le secteur par le Gambling Act, en 2005, est le spectre qui hante les associations britanniques de lutte contre les jeux d’argent. L’an dernier, les Britanniques ont misé près de 53 milliards de livres [77 milliards d’euros] - environ 20 % de plus qu’il y a huit ans. Entre 2002 et 2005, les bookmakers Ladbrokes et William Hill ont respectivement enregistré une hausse de leur chiffre d’affaires de 110 % et 219 %. La Grande-Bretagne est l’épicentre du marché du jeu et le Mondial 2006 a été le plus gros événement de l’histoire des paris sportifs, les bookmakers ayant encaissé 1 milliard de livres (1,46 milliard d’euros) sur les mises. Depuis que la Loterie nationale a été réintroduite, en 1994, plus des deux tiers de la population adulte s’offrent chaque semaine des émotions en jouant. La loterie est l’une des formes les plus manifestes des jeux d’argent, mais le gouvernement s’est efforcé de la présenter comme un divertissement contribuant à financer de bonnes causes. Par l’intermédiaire de la télévision, qui retransmet les tirages en direct, le jeu a pénétré dans le salon des familles de la classe moyenne, pour lesquelles il était jusqu’alors impensable de miser. La réintroduction de la loterie a eu un deuxième effet, moins évident : elle a amplifié la déréglementation du secteur des jeux. Des salles de billard ont été autorisées à baisser l’âge d’admission de 18 à 16 ans ; les guichets de pari mutuel ont eu le droit de rester ouverts plus tard, et l’heure de fermeture des casinos a été repoussée. Ces évolutions ont favorisé un secteur qui, à partir de 1994, a bénéficié d’une réglementation beaucoup plus tolérante que par le passé. Onze ans plus tard, ce processus a débouché sur la première grande révision de la législation sur le jeu en près d’un demi-siècle - une révision qui a laissé les coudées franches aux acteurs du secteur. Cette montée en puissance du jeu est également alimentée par Internet, qui propose des sites de jeu accessibles en permanence. La Toile est un domaine à haut risque : c’est le support idéal pour les joueurs pathologiques qui cherchent une satisfaction immédiate et qui, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, sont attirés par les nouvelles technologies et apprécient la confidentialité et l’anonymat de ces sites.

Des taxes bien modestes en échange d’un agrément

La ministre de la Culture, de la Communication et des Sports, Tessa Jowell, a clairement pris position dans son livre blanc de 2002, intitulé Un pari gagnant. “Les lois ont été votées à une époque où le jeu était considéré dans le meilleur des cas comme une activité moralement douteuse, explique-t-elle. Depuis la mise en place de ce cadre législatif, le climat social a changé. Près des trois quarts de la population adulte participent aux jeux d’argent, qui font désormais partie intégrante de l’industrie du loisir.” En favorisant l’activité des sociétés de jeu sur Internet, la Grande-Bretagne espère encourager un grand nombre de ces entreprises offshore à se rapatrier sur son territoire, sachant que les taxes qu’elles auront à acquitter représentent un coût bien modeste pour obtenir l’agrément. Dans les mois qui ont précédé les élections générales de 2005, certains projets de loi sur le jeu ont été édulcorés afin que leur lecture au Parlement soit accélérée. Le pays ne sera donc pas inondé de casinos comme à Las Vegas, mais une seule municipalité sera sélectionnée sur une liste de huit villes candidates - Blackpool [dans le Lancashire] et Greenwich [un faubourg de Londres] restant favorites.

Si l’expérience est réussie, nul doute que d’autres supercasinos suivront. Mais la théorie qui légitime les supercasinos - et qui assure qu’ils seront le fer de lance d’une vaste régénération urbaine - pourrait bien être fausse. Le plus proche équivalent de Blackpool se trouve de l’autre côté de l’océan, à Atlantic City. Comme Blackpool, c’était une station balnéaire sur le déclin. Le jeu y a été autorisé en 1978 et présenté comme un “outil exceptionnel de régénération urbaine”. Des milliers d’emplois ont été créés, des millions de dollars investis, mais la ville n’en a pas moins continué de se dégrader. Le nombre de sans-abri et la criminalité ont augmenté, le chômage est resté élevé et la spéculation foncière a entraîné une flambée des prix de l’immobilier. Lorsque le balancier politique repartira vers la droite, le New Labour devra présenter le bilan de ses réussites et de ses échecs. Comptera-t-il parmi ses “réussites” le fait d’avoir transformé la Grande-Bretagne en plaque tournante mondiale du jeu ? Est-ce véritablement pour cela que Tony Blair souhaite rester dans les mémoires ?