Ce projet est d’une telle envergure qu’il n’a rien à envier aux divagations de Cervantès dans son immortel Don Quichotte. Il s’agit de rien moins que de construire en Espagne une colossale ville de loisirs inspirée de Las Vegas, sans équivalent sur notre continent. Représentant un investissement évalué à 150 milliards de pesetas [6 milliards de FF], elle a vocation à devenir la capitale européenne du divertissement. Ce projet pharaonique a été baptisé "Royaume de Don Quichotte", mais on l’appelle déjà familièrement le "Las Vegas de la Manche". L’un des principaux groupes investisseurs est en effet la chaîne américaine Park Place Entertainment, numéro un mondial des hôtels-casinos et propriétaire d’établissements mythiques de la cité du Nevada comme le Caesar’s Palace.

Mais l’analogie avec Las Vegas ne s’arrête pas là, car, à l’instar de l’emblématique ville américaine, construite artificiellement au milieu du Nevada, le "Royaume de Don Quichotte" surgira lui aussi du néant au beau milieu de la Manche.

Un aéroport international sera aménagé à seulement 12 km de là, qui viendra compléter celui de Madrid et pourra accueillir de gros-porteurs, de type Jumbo. La liaison entre l’aéroport et le nouveau Las Vegas sera assurée par rail. Si l’on ajoute à cela que l’AVE [le TGV espagnol] met le "Royaume" à quarante-cinq minutes de Madrid, le nouveau centre de loisirs ne sera qu’à un jet de pierre pour les touristes visitant la capitale. Situé à 4 kilomètres de Ciudad Real, sur le terrain d’une propriété dénommée Valcansado, le "Royaume de Don Quichotte" occupera une superficie de 1 300 hectares. Autour d’une ville à thème recréant le contexte historique de Don Quichotte, on trouvera un grand casino, quatre terrains de golf, des courts de tennis, un parc naturel consacré à la faune ibérique, des îles artificielles aménagées sur des lacs, des parcs d’attractions aquatiques, quatre hôtels de luxe, des stations thermales, des restaurants, des discothèques, des salles de spectacle, des boutiques en tout genre et même un complexe résidentiel de villas, dans le style typique des villages de la Manche.

Les premières installations devraient ouvrir en 2002

"Je n’aime pas trop que l’on associe le Royaume de Don Quichotte à Las Vegas, parce qu’en Espagne, avec l’influence de films comme Casino ou Le Parrain, cette ville est synonyme de jeu, de sexe et de corruption. Mais il est vrai également qu’aujourd’hui, c’est devenu une destination touristique tout ce qu’il y a de familial : on peut y jouer au casino, mais c’est aussi un spectacle pour les petits et les grands", précise le père du projet, le promoteur immobilier Aurelio Alvarez. "En fait, c’est mon frère Julio, aujourd’hui défunt, qui en a eu l’idée. Il a visité Las Vegas et en est revenu enchanté : c’était pour lui le plus grand spectacle du monde", explique-t-il. Par ailleurs, le gouvernement recommandait à l’époque de promouvoir des attractions touristiques autres que le traditionnel "soleil et plage". Or il se trouve que les deux frères, associés dans Gedeco, avaient acquis en 1990, à Ciudad Real, les terrains de Valcansado et qu’ils se demandaient ce qu’ils pourraient y faire. "Julio et moi n’avions pas envie de construire des résidences pavillonnaires ; nous rêvions de faire quelque chose de différent, quelque chose d’ambitieux. Il ne faut tout de même pas oublier que l’Espagne est la deuxième destination touristique de la planète. Nous avons donc eu l’idée de faire de la figure du Quichotte, connue mondialement, une bannière touristique, et c’est ainsi qu’est né le Royaume de Don Quichotte", se souvient Aurelio Alvarez.

Les deux frères prirent contact avec de grands consultants internationaux, au premier rang desquels Economic Research Associated, pour réaliser des études de marché. Une fois assurés de la viabilité du projet, ils commandèrent au cabinet californien Wimberly Allison Tong & Goo le plan directeur de cette ville des loisirs, divisée en trois unités thématiques : le parc à thème Don Quichotte, qui fera revivre les exploits de l’ingénieux hidalgo, avec des spectacles théâtraux et des épisodes de l’oeuvre présentés sous forme virtuelle ; la ville de Sancho Pança, qui recréera l’artisanat de l’époque, avec des artisans vêtus de costumes typiques, ainsi que des restaurants et des boutiques ; et la ville de Dulcinée, qui comprendra une "lagune fantastique", avec un bateau voguant sur ses eaux. Derrière les murailles de la forteresse se dressera le casino façon Las Vegas. Les travaux d’infrastructure débuteront au mois de septembre 2000 et la première tranche de cette opération, qui verra la construction des trois unités thématiques, du casino et du golf, devrait être achevée en 2002.

Parvenir à ce stade n’a pas été facile. Il a fallu des années d’âpres négociations, en particulier avec les politiques, sceptiques face à ce qu’ils croyaient être une utopie. "Au début, reconnaît Alvarez, on nous prenait, mon frère et moi, pour des spéculateurs, alors que nous étions plutôt des rêveurs." C’est ce que confirme le maire de Ciudad Real, Francisco Gil, aujourd’hui défenseur enthousiaste du projet, au même titre que le président socialiste de la région autonome Castille-La-Manche, José Bono. "Il y a trois ans, Julio Alvarez est venu me rencontrer à la mairie, et il m’a dit : ’Je veux que Don Quichotte reprenne ses chevauchées à travers La Manche.’ Il m’a exposé le projet qu’il avait à l’esprit, mais ça m’a paru utopique." Une semaine plus tard, il était convaincu. Trois mois plus tard, il partageait son rêve.